Carême 2020 (quatrième semaine)

Jeûne et nourriture

Carême 2020 (quatrième semaine)

Le carême a été présenté, fréquemment, comme un temps marqué par le jeûne. Mais je me demande : est-ce que le jeûne est la caractéristique fondamentale du carême ? Devant cette question, je pense à une page qu’on lit dans le livre d’Isaïe. Ici, un prophète anonyme, dont le message fut inséré dans le livre d’Isaïe, voit les fils d’Israël qui jeunent, ostensiblement, à dates fixes, et il leur semble que Dieu se désintéresse de leurs cérémonies[1]. D’ici la protestation que les Israélites adressent à Dieu : « Pourquoi jeûnons-nous si tu ne le vois pas ? Pourquoi nous nous humilions sans rien manger si tu ne le sais pas ? » (Isaïe 58,3). A ces reproches des Juifs, Dieu répond :

6 Est-ce que n’est pas ceci le jeûne que je préfère,
libérer les gens enchaînés injustement,
enlever le joug qui pèse sur eux,
rendre la liberté à ceux qu’on écrase,
bref, supprimer tout ce qui les rend esclaves ?
7 Est-ce que n’est pas ceci le jeûne,
faire en morceaux ton pain pour celui qui a faim,
et faire venir à ta maison les pauvres sans foyer,
habiller celui que tu verras sans vêtements,
et ne pas te détourner de celui qui est ta chair, ton frère ? (Isaïe 58,6-7)

Il s’agit d’une page très importante à propos du jeûne. Le message que Dieu donne à travers son prophète est très clair : les Juifs, qui sont rentrés après l’exil à Babylone, doivent tout faire pour libérer les personnes qui sont opprimées par d’autres jougs. Pour ces Juifs, et aussi pour nous, le véritable jeune consiste, d’une part, à éviter toute oppression, de l’autre à développer toute forme de solidarité envers celles et ceux qui souffrent. Pour le dire avec les mots de Jésus : « Tout ce que vous voudriez que les hommes vous fassent, ainsi, vous aussi, faites-le pour eux ; car ceci est la Loi et les prophètes » (Matthieu 7,12).
Si dans le verset 6 nous avons des considérations qui ne mentionnent pas les Juifs comme

destinataires, le verset 7, en utilisant le pronom « tu » et l’adjectif « ton / ta », interpelle personnellement les Juifs contemporains du prophète mais aussi chacune et chacun de nous.

L’ouverture aux nécessités des pauvres est un message fondamental dans la page qu’on vient de lire, mais elle revient aussi dans le Coran. A ce propos, je pense à la sourate 89 où on lit :
15 Quant à l’humain, lorsque son Seigneur le teste en l’honorant et le gratifiant, il dit : « Mon Seigneur m’a ennobli ». 16 Mais par contre, quand le Seigneur l’éprouve par des restrictions, il dit : « Mon Seigneur m’a humilié ».
17 Non ! C’est plutôt vous qui n’honorez pas l’orphelin, 18 vous qui ne vous exhortez pas mutuellement à nourrir le pauvre, 19 vous qui mangez l’héritage d’un appétit débordant 20 et éprouvez un amour effréné pour la richesse (Sourate 89,15-20).

Les versets 15 et 16 nous apprennent à interpréter les événements de notre vie, et nous font sentir combien superficiel est notre jugement spontané. Trop souvent, nous considérons le bonheur comme un dû, et lorsque survient le malheur, nous nous révoltons. Nous pensons que nous méritons mieux que les autres, nous nous prenons pour le centre du monde, et ne nous intéressons en fait qu’à notre petit bien individuel. L’affaiblissement de la foi a des conséquences que le Coran décrit dans les versets 17 et 18[2]. Nous ne voyons plus à notre porte l’orphelin et nous nous n’exhortons pas « mutuellement à nourrir le pauvre » (v. 18). Que la Bible et le Coran nous aident à ouvrir nos yeux sur les nécessités et les souffrances des autres. Réfléchissons, mon ami, ma chère ! Et nous changerons.


[1] Pour cette affirmation et aussi pour les considérations à propos d’Isaïe 58,6-7, je suis reconnaissant aux remarques de P.-E. Bonnard, Le second Isaïe, son disciple et leurs éditeurs. Isaïe 40-66, Gabalda, Paris, 1972, p. 372-375.

[2] Meriam-Herzog Tourki, Paroles du Coran pour aujourd’hui, Mediacom, Amiens, 1998, p. 241s.

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