Eucharistie : 22 mars 2026
« Voici que moi je fais du neuf » (Is 43,19)
Première lecture
La première lecture de ce matin nous met devant les yeux la situation des hébreux qui sont exilés à Babylone. A ces personnes le prophète annonce le salut.
D’abord, le prophète rappelle l’expérience que les ancêtres ont vécue lorsque Dieu les a libérés de l’Egypte et leur a fait traverser la mer et le désert. Mais ces souvenirs merveilleux seront bientôt dépassés par une nouvelle intervention de Dieu qui assure : « Voici : moi je fais du neuf » (v. 19). Le prophète utilise ici le mot « hadâshâ’ », c’est-à-dire « du neuf », un mot unique dans la Bible. Et les exilés sont invités à découvrir ce neuf que Dieu accomplit et qui déjà bourgeonne. Ce neuf sera – et devra être – le peuple que Dieu a caressé de ses mains et qui chantera sa louange (v. 21).
Du livre d’Isaïe (43,16-21)
16 Ainsi parle Yahvéh,
lui qui a ouvert en pleine mer un chemin,
un sentier au cœur des eaux déchaînées,
17 lui qui a fait sortir chars et chevaux,
troupes et corps d’assaut des Egyptiens tout ensemble.
Ils sont tombés pour ne plus se relever.
Ils sont consumés, éteints
comme la mèche d’une lampe.
18 (Ainsi parle Yahvéh 🙂
« Ne pensez plus aux événements du passé,
n’ayez pas nostalgie de ce qui est derrière vous.
19 Voici : moi je fais du neuf
il bourgeonne déjà, ne savez-vous pas le reconnaître ?
Oui, je vais mettre en plein désert un chemin,
dans des terres sauvages, des sentiers.
20 Elles me rendront gloire, les bêtes de la campagne,
chacals et autruches,
car j’ai mis, en plein désert, de l’eau,
des fleuves, dans des endroits sauvages,
pour donner à boire à mon peuple, à mon élu,
21 Et ce peuple, que j’ai formé, que j’ai caressé de mes mains,
dira pourquoi il me loue ».
Psaume
La page du prophète, que nous venons d’écouter, annonce le retour des exilés. Quant au psaume 126, il évoque ce même retour, mais dans une autre perspective. Après la joie et l’euphorie du retour, maintenant c’est le temps de la reconstruction, une reconstruction difficile et pleine de souffrance[1], comme chacun et chacune de nous a pu en faire l’expérience ‘sur sa peau’, ici chez nous, dans nos Quartiers.
Le psaume 126 est un poème « des montées ». Comme en montant vers Bugarama, une des caractéristiques du poème est de poser le regard sur les mêmes lieux, sur les mêmes expériences mais d’un point de vue différent. Ici c’est surtout le cas pour le mot « retour ». Dans la première strophe (vv. 1-3) du psaume, le retour est le retour des exilé(e)s – de Babylone vers Jérusalem – mais c’est aussi le retour de Dieu vers son peuple : un Dieu qui se montre très proche dans toute sa tendresse. Et la joie du retour est inimaginable, comme la joie d’un rêve (v. 1).
La deuxième strophe (vv. 4-6) revient sur le thème du retour. Maintenant le regard n’est plus vers le passé et le retour de l’exil ; le regard est orienté vers l’avenir, vers un autre retour désiré et invoqué : « Retourne, Yahvéh, avec notre retour ». Et ce n’est pas le retour d’Israël ou de Sion ; c’est notre retour. C’est un changement dans la vie quotidienne de la communauté qui prie le psaume[2], un changement qui est, en même temps, le retour de Dieu vers la communauté. Ce changement est comparable à la situation du paysan : la peine et les larmes en allant semer, la joie en rentrant après la moisson. C’est un changement qui peut se vérifier après des mois, mais il peut aussi se vérifier en peu de jours, comme le changement du Nyabagere, à Bujumbura, après une nuit de pluie.
D’ici notre refrain à la fin de chaque strophe :
Retourne, Yahvéh, avec notre retour,
comme le lit du Nyabagere à l’arrivée de la pluie.
Psaumes 126
1 Chant des montées.
Quand Yahvéh retourna avec le retour de Sion,
nous étions comme ceux qui rêvent.
2 Alors, s’emplit d’un rire notre bouche
et notre langue d’un cri de joie ;
alors ils disaient dans les nations :
« Il a fait grandes, Yahvéh, ses œuvres envers ceux-là ».
3 Il a fait grandes, Yahvéh, ses œuvres envers nous,
nous étions réjouis.
Refr.: Retourne, Yahvéh, avec notre retour,
comme le lit du Nyabagere à l’arrivée de la pluie.
4 Retourne, Yahvéh, avec notre retour,
comme le lit des torrents dans le sud désertique.
5 Ceux qui ont semé dans un sanglot
dans un cri de joie moissonneront.
6 A l’aller, il ira et en pleurant,
portant le sac de la semence,
à l’arrivée, il arrivera dans un cri de joie,
portant ses gerbes.
Refr.: Retourne, Yahvéh, avec notre retour,
comme le lit du Nyabagere à l’arrivée de la pluie.
Deuxième lecture
Philippes est la première ville d’Europe dans laquelle Paul, vers les années 49-5o, a fondé une communauté chrétienne. Plus tard, vers l’année 54, Paul, qui est en prison à Éphèse et ne sait pas s’il sera condamné à mort ou il sera libéré, écrit sa lettre aux Philippiens. Il veut les encourager à être fidèles à l’évangile même si des païens les persécutent.
A cette lettre, on a ajouté deux autres lettres de Paul. D’abord une lettre que Paul avait écrite précédemment aux Philippiens pour le remercier de l’aide précieuse qu’ils avaient donnée à l’apôtre (Phil 4,10-20). L’autre texte (Phil 3,1b-4,1) est plus récent[3]. Paul le compose lorsque dans la communauté arrivent des missionnaires chrétiens d’origine juive. Ces missionnaires veulent imposer la circoncision et se présentent comme des croyants déjà arrivés à la perfection.
Quant à Paul, il réagit d’une façon polémique. Lui aussi est d’origine juive, mais il a tout laissé pour s’ouvrir au Christ. Les convictions et les pratiques qu’il avait vécu précédemment, il les considère désormais comme « des ordures » (v. 8). Et pour ce qui est de sa ‘justice’, une justice « liée à la pratique de la loi ». (v. 9) juive, Paul la laisse tomber : il en veut une autre, « la ‘justice’ qu’on à travers la foi en Christ. (v. 9).
En ettet, la relation avec le Christ l’a pris totalement : désormais le but de Paul est de « connaître le Christ » (v. 10), c’est-à-dire de vivre une relation intime avec le Christ, de participer à ses souffrances et de pouvoir, un jour, « parvenir à la résurrection d’entre les morts » (v. 11).
Et, par rapport aux missionnaires qui se montrent comme des ‘arrivés’, Paul souligne : je ne suis pas « parvenu à l’accomplissement » (v. 12). En effet, l’apôtre a « été saisi par le Christ » (v. 12), le Christ s’est emparé de lui. Et cette rencontre, vraiment décisive, a fait de Paul un athlète, un pou comme un coureur qui, dans le stade, est totalement tendu vers la ligne d’arrivée.
De la lettre aux Philippiens (3,8-14)
8 Oui, je considère tout comme une perte par rapport à ce bien suprême qu’est la connaissance de Jésus Christ mon Seigneur. Pour lui, j’ai accepté de tout perdre, et je considère tout cela comme des ordures, afin de gagner le Christ 9 et d’être parfaitement uni à lui. Je veux être sans ma ‘justice’ personnelle – celle qui est liée à la pratique de la loi – mais avec la ‘justice’ qu’on a à travers la foi en Christ : je parle de la ‘justice’ qui a son origine en Dieu et qui a la foi comme fondement. 10 Mon but c’est de connaître le Christ et la puissance de sa résurrection ; c’est de souffrir avec lui et être rendu semblable à lui dans sa mort. 11 C’est ainsi que j’espère parvenir, si possible, à la résurrection d’entre les morts.
12 Je ne veux pas dire que j’ai déjà atteint le but ou que je suis déjà parvenu à l’accomplissement ! Mais je m’élance pour le saisir, car moi aussi, j’ai été saisi par le Christ Jésus. 13 Non, frères et sœurs, je ne pense pas de l’avoir déjà saisi. Mais une chose est sure : j’oublie la route qui est derrière moi et je suis tendu en avant, 14 je cours vers le but pour obtenir le prix. Dieu nous appelle d’en haut à le recevoir par le Christ Jésus.
Evangile
Le récit de la femme adultère manque dans la plupart des manuscrits anciens. Dans d’autres il a été placé à la fin de l’Evangile de Jean ou juste avant le récit de la passion selon Luc[4]. C’est donc une page qui a déconcerté ceux qui recopiaient les récits évangéliques. Récit déconcertant. En effet, le pardon, le pardon que Jésus donne à la femme, nous met en question. Nous sommes un peu comme les scribes et les pharisiens qui veulent donner une certaine image d’eux-mêmes. Et heureusement Jésus les met en question et nous met en question. D’abord à travers son silence et ensuite à travers son avertissement : « Que celui d’entre vous qui est sans péché, le premier jette sur elle une pierre ! » (v. 7). C’est ainsi que Jésus les pousse à ouvrir les yeux sur leur hypocrisie, sur leur comportement de façade et sur ce qu’ils cachent. Pourquoi rester déconcerté si Jésus ne condamne pas la femme ? Bien osé celui qui pourrait prétendre de ne pas avoir besoin de la miséricorde de Dieu ![5]
Mais le récit de la femme adultère contient aussi un deuxième élément très important. A côté du pardon, il y a la confiance. Jésus rassure la femme : elle peut s’en aller et changer. Elle en est capable.
Lecture de l’Evangile de Jean (8,1-11)
1 Quant à Jésus, il alla au mont des oliviers. 2 Mais, dès l’aurore, de nouveau il arrivait au temple, et tout le peuple venait à lui, et s’étant assis il les enseignait. 3 Or les scribes et les Pharisiens amènent une femme surprise en adultère et, la plaçant au milieu, 4 ils lui disent : « Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. 5 Or, dans la Loi, Moïse nous a prescrit de lapider de telles femmes. Toi donc, que dis-tu ? »
6 Ils disaient cela pour le mettre à l’épreuve, afin d’avoir matière à l’accuser. Mais Jésus, se baissant, de son doigt écrivait sur la terre. 7 Comme ils continuaient à l’interroger, il se redressa et leur dit : « Que celui d’entre vous qui est sans péché, le premier jette sur elle une pierre ! » 8 Et se baissant de nouveau, il écrivait sur la terre. 9 Mais eux, entendant cela, sortirent l’un après l’autre, à commencer par les plus vieux ; et il fut laissé seul, Jésus, et la femme restant au milieu. 10 Alors, se redressant, Jésus lui dit : « Femme, où sont-ils ? Personne ne t’a condamnée ? » 11 Et elle dit : « Personne, Seigneur ». Alors Jésus lui dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et dès maintenant ne pèche plus ».
Prière d’ouverture
Envoie-moi l’amour, frais et pur comme la pluie,
qui bénit la terre altérée et remplit les jarres d’argile de la maison.
Envoie-moi l’amour qui voudrait s’abîmer
jusqu’au fond de l’être,
et de là jaillir en une sève invisible
à travers les branches de l’arbre de la vie,
donnant le jour aux fruits et aux fleurs.
Envoie-moi l’amour qui retient le cœur
dans une plénitude de paix[6].
[Rabindranath Tagore : 1871-1951]
Prière des fidèles
* Comme le prophète nous l’a appris, tu prépares, Seigneur, un avenir, tu prépares « du neuf » pour celles et ceux qui sont exilé(e)s et opprimé(e)s par les puissants. Certes, nous avons de la peine à « reconnaître » cet avenir qui déjà bourgeonne. Permets-nous au moins de découvrir que nous sommes ton peuple, le peuple que tu as formé et caressé de tes mains.
* Le psaume nous invite à découvrir Dieu qui fait grandes ses œuvres dans la vie des déporté(e)s qui retournent à Jérusalem mais aussi dans notre vie de tous les jours, même lorsqu’on sort semer dans un sanglot ou on pleure à la maison. Aide-nous, Seigneur, à découvrir tes traits maternels dans nos souffrances.
* Aux Philippiens et à nous aussi, Paul rappelle l’essentiel de la foi chrétienne : il faut laisser tomber toutes les traditions religieuses et se laisser « saisir » par le Christ. Et cela se réalise si nous vivons avec lui nos souffrances. Même dans la mort nous pouvons être semblables à lui, si nous avons – comme lui – notre regard vers la résurrection.
* L’Évangile nous a permis de découvrir la confiance que Jésus a dans une femme qui a pris un mauvais chemin dans la vie. Au lieu de la condamner, Jésus lui fait confiance et l’invite à prendre un autre chemin. Ce récit nous permet de retrouver confiance. Malgré nos fautes, nous avons en nous la force de changer. Le pardon de Dieu et la parole de Jésus nous mettent en route. « Va, va et change. Tu en es capable ! »
[1] Cf. 1 Sam 13,7-15 et 15,11-23.
[2] Pour l’interprétation de ces derniers mots dans le texte hébreu, cf. D. Barthélemy, Critique textuelle de l’Ancien Testament. Josué, Juges, Ruth, Samuel, Rois, Chroniques, Esdras, Néhémie, Esther, Éditions universitaires – Vandenhoeck & Ruprecht, Fribourg – Göttingen, 1982, p. 189.
[3] Cf. A. Caquot – Ph. De Robert, Les livres de Samuel, Labor et fides, Genève, 1994, p. 189.
[4] Cf. F. Stolz, Das erste und zweite Buch Samuel, TVZ, Zürich, 1981, p. 108.
[5] C. M. Martini, Il desiderio di Dio. Pregare i salmi, Centro ambrosiano, Milano, 2002, p. 67.
[6] Cf. E. Zenger, dans F.-L. Hossfeld – E. Zenger, Die Psalmen, Band I. Psalm 1-50, Echter, Würzburg, 1993, p. 155.
[7] Cf. L. Alonso Schökel, I Salmi, vol. 1, Borla, Roma, 1992, p. 461.
[8] Pour ce verbe hébreu dans le v. 6, cf. D. Barthélemy, Critique textuelle de l’Ancien Testament. Tome 4. Psaumes, Academic Press – Vandenhoeck & Ruprecht, Fribourg – Göttingen, 2005, p. 14-17. Cf. aussi G. Ravasi, Il libro dei Salmi. Commento e attualizzazione. Vol. I (Salmi 1-50), EDB, Bologna, 2015, p. 444s.
[9] Cf. J.-L. Vesco, Le psautier de David traduit et commenté, Cerf, Paris, 2006, p. 247.
[10] Ainsi écrit C. Reynier, L’épître aux Éphésiens, Cerf, Paris, 2004, p. 164.
[11] Cf. le traité Soukkah V,1-4. Cf. H. Cousin – J.-P. Lémonon – J. Massonnet, Le monde où vivait Jésus, Cerf, Paris, 2004, p. 359.
[12] Cf. J. Zumstein, L’Évangile selon saint Jean (1-12), Labor et fides, Genève, 2014, p. 317.
[13] Cf. J. Zumstein, L’Évangile selon saint Jean (1-12), Labor et fides, Genève, 2014, p. 312, note 7. Cf. aussi C. M. Martini, Colti da stupore. Incontri con Gesù, Mondadori, Milano, 2012, p. 176.
[14] Il libro delle preghiere, a cura di E. Bianchi, Einaudi, Torino, 1997, p. 43.
